La fois où il a fallu rentrer à la maison

Devant moi, dans la file menant aux douanes, une femme âgée pleure. Je voudrais la serrer dans mes bras, poser une main sur son épaule et lui dire que ça ira. Mais je ne peux pas. Social distancing.

Les haut-parleurs de l’aéroport diffusent à toutes les trois minutes un message enregistré rappelant les consignes à suivre. La voix monotone répète inlassablement, en danois puis en anglais, qu’il faut se laver les mains souvent. Tousser dans son coude. Refuser les poignées de main et les accolades. Garder nos distances.

Je n’ai pas dormi beaucoup dans les derniers jours. J’ai de la difficulté à comprendre comment, en à peine quatre jours, la planète entière semble s’être arrêtée de tourner. L’aéroport de Copenhague, par lequel je suis passée des douzaines de fois dans les dernières années, m’apparaît aujourd’hui lugubre. Les rares passagers évitent les boutiques hors-taxes et circulent en chuchotant. Le silence pesant n’est brisé que par les inlassables haut-parleurs de l’aéroport et les sanglots de la femme devant moi.

La file pour les douanes s’allongent, l’attente s’éternise. Mon angoisse augmente. Le poste douanier est la seule chose qui me sépare de mon avion. Cet avion qui sera le dernier à faire la connexion Danemark-Canada pour plusieurs semaines.

De l’autre côté des douanes, la file en sens inverse est encore plus longue. Plus d’une centaine de Danois attendent patiemment, passeport à la main, l’air encore un peu surpris. Il y a deux jours, leur première ministre leur a demandé de revenir le plus rapidement possible. Le pays a fermé ses frontières et annoncé l’arrêt graduel des vols. Le message aux Danois était clair : il faut rentrer à la maison.

Les citoyens danois sont désormais les seuls qui ont le droit de franchir la frontière. Les étrangers, comme moi, doivent partir.

Comme la femme devant moi, j’ai envie de pleurer. J’ai toujours considéré le Danemark comme ma deuxième maison. Ma meilleure amie et sa famille m’y accueillent toujours à bras ouverts. Dans les derniers jours, mon cœur a vibré au même rythme que des milliers de Danois qui ont vu le nombre de cas de Covid-19 augmenter de façon exponentielle. Je suis arrivée dans un pays relativement épargné par la crise, mais, en à peine quelques heures, le rythme de vie quotidien a été passablement chamboulé. Comme partout ailleurs sur la planète.

J’ai de la chance quand même. Quand le Danemark a annoncé la fermeture de ses frontières, mon amie et moi avons tout de suite élaboré un plan au cas où je me retrouvais coincée à Copenhague pendant plusieurs semaines. Elle m’a offert un endroit où rester, un lit où dormir, des livres à lire. Je n’aurais pas été complétement prise au dépourvu.

Mais dans les heures incertaines qui ont suivi l’annonce du gouvernement danois, mon téléphone n’a cessé de vibrer sous la panoplie de messages de ma famille, de mon amoureux et de mes amis, qui me disaient tous la même chose.

Il faut rentrer à la maison.

Nyhavn, délaissée par les touristes

Le printemps se fait doux à Copenhague. En d’autres circonstances, je serais allée flâner dans les jardins de Rosenborg ou monter au sommet de la tour Rundetaarn, ce que je n’ai pas fait depuis dix ans. Mais les lieux touristiques ont fermé le jour de mon arrivée au Danemark, et les cafés et restaurants mettent progressivement la clé sous la porte. Il faut rester à la maison. Il faut rentrer à la maison.

Dans le hall de départ à l’aéroport, j’ai dit adieu à mon amie, le cœur gros. Nous nous sommes dit aurevoir des milliers de fois, aux quatre coins du monde, mais cette fois-ci, c’est différent. Le monde dans lequel nous nous sommes levées ce matin a changé. Il est difficile de promettre de se revoir, lorsque l’avenir semble soudain si incertain. Si étrange.

Après ce qui me semble une interminable attente, j’arrive finalement devant la douanière et lui tend mon passeport. Elle me dévisage, me demande où je suis allée. Elle feuillette attentivement mon passeport, cherchant le tampon indiquant ma date d’entrée dans l’Union européenne. Après ce qui me semble un long moment, elle me tend mon passeport. Je peux me diriger vers mon avion et rentrer à la maison.

Derrière moi, les frontières d’un pays qui ne m’est désormais plus accessible. Un pays que j’ai toujours considéré comme chez moi. Mais il faut rentrer à la maison. Et dire adieu, pour l’instant, à ma deuxième maison.

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